|
Ann Biochim Clin Qué 35 (3): 66-70 (1996)
des lésions précancéreuses du col utérin. Gòrska-Flipot Izabella, Nolet Serge, Boivin Yvan, Lambert Bernard*, Gaboury Louis.Département de pathologie et *service d'obstétrique-gynécologie. Auteur responsable de la correspondance: INDEXRésuméLe virus du papillome humain (HPV) est étroitement lié aux lésions cancéreuses et précancéreuses du col utérin. Les examens cytologiques et histologiques traditionnels sont devenus des outils insuffisants pour l'évaluation de ces lésions, car le caractère subjectif de l'interprétation des données morphologiques entraîne un manque de reproductibilité dans le classement histologique. Nous avons comparé le diagnostic histologique de 527 biopsies cervicales posé par un gynéco-pathologiste à la détection du génome du virus du papillome humain (HPV) par hybridation in situ (HIS). Le génome viral a été détecté dans 26% des lésions classifiées "faible grade" et dans 35% des lésions de haut grade. L'analyse additionnelle d'un sous-groupe de ces biopsies par la réaction de polymérisation en chaîne (PCR) a reconfirmé les résultats obtenus par l'hybridation in situ pour les lésions classifiées "faible grade". Par contre, la présence du génome viral a pu être détectée par PCR dans la majorité des lésions de haut grade (dans 26 de 28 cas). Nos résultats indiquent que l'évaluation histologique des lésions du col utérin de haut grade est généralement sensible et spécifique, tandis que l'évaluation histologique des lésions de faible grade est moins spécifique et que la détection moléculaire du virus HPV contribue à améliorer le diagnostic de ces lésions. De plus, la détermination du sous-type du virus HPV ajoute une valeur additionnelle à la classification des lésions précancéreuses du col utérin.
Introduction
Les cancers ano-génitaux représentent 10% de tous les cancers à l'échelle mondiale (1, 2). Dans la population féminine, le carcinome du col utérin est classé au deuxième rang, après le cancer du sein (3). Au Canada, 1300 nouveaux cas de cancer du col utérin ont été enregistrés en 1995 et 370 femmes sont décédées de cette maladie (4). De nombreux travaux ont récemment démontré le rôle du virus du papillome humain (HPV) dans l'étiopathogénie des cancers du col utérin et de la région ano-génitale(1- 3, 5). Le virus HPV a été mis en évidence dans 80 à 100% des carcinomes du col utérin et a aussi été fréquemment retrouvé dans les lésions précancéreuses du col utérin (2, 6, 7). A ce jour, on a identifié au-delà de 70 sous-types du virus HPV et au moins 24 d'entre eux ont été retrouvés dans le tractus génital. Les sous-types 6, 11, 42, 43 et 44 sont associés à des lésions bénignes. On les considère non-tumorigènes, c'est-à-dire à "faible risque". Par contre, les sous-types 16, 18, 45, 56 et 58 sont tenus pour tumorigènes, c'est-à-dire à "risque élevé". Les sous-types 31, 33, 35, 39, 51, et 52, parfois isolés de lésions malignes, appartiennent au groupe à "risque moyen" (6, 7, 8). Depuis un demi-siècle, les changements pathologiques caractéristiques des néoplasies du col utérin ont été détectés par la cytologie exofoliatrice de Papanicolaou (Pap-test) (9) et par évaluation histo-morphologique des biopsies du col utérin. Ces deux approches, simples et rapides, souffrent toutefois d'un manque de spécificité et de reproductibilité. De plus, l'utilisation exclusive de critères morphologiques ne permet pas de formuler des recommandations précises quant au risque de progression pour une lésion donnée. D'autres critères doivent donc être utilisés pour améliorer la spécificité et la valeur pronostique du diagnostic des dysplasies cervicales. La détection de l'ADN du virus HPV présent dans les lésions dysplasiques du col utérin et la détermination du sous-type auquel il appartient représentent des méthodes sensibles, spécifiques et objectives qui sont utilisées de plus en plus pour confirmer le diagnostic des cas équivoques (10, 11,12). Dans la présente étude, nous avons comparé les diagnostics histologique et moléculaire (détection du génome du virus HPV) des lésions cancéreuses et précancéreuses du col utérin pour les mêmes échantillons tissulaires et avons tenté de répondre aux questions suivantes: 1. Quelle corrélation existe-t-il entre l'évaluation histologique et la détection de l'ADN du virus HPV dans les biopsies cervicales? 2. Est-ce que cette corrélation est identique pour les lésions de tous les grades histologiques? 3. La détermination du sous-type de virus ajoute-t-elle une valeur pronostique additionnelle à la classification histo-pathologique de la lésion? Pour détecter l'ADN du virus HPV, nous avons choisi deux méthodes: l'hybridation moléculaire in situ (HIS) utilisant des sondes biotinylées et la réaction de la polymérisation en chaîne (PCR). La première des deux méthodes est simple, spécifique et rapide. Elle renseigne l'anatomo-pathologiste sur la distribution tissulaire du virus. Elle permet aussi de déterminer le sous-type de virus présent dans la lésion. Un désavantage de cette technique est l'incapacité de détecter le génome dans les cellules contenant moins de 40 copies du génome d'HPV, ce qui peut être le cas dans un certain nombre de lésions de haut grade (13, 14). La deuxième méthode, PCR, permet de détecter la présence du virus même lorsque le nombre de copies par cellule est faible, mais elle ne permet pas d'établir une corrélation entre l'aspect morphologique et la distribution du virus dans le tissu. Les résultats de cette étude soulignent les avantages et les désavantages des deux approches diagnostiques (moléculaire versus histo-morphologique) pour l'évaluation des lésions précancéreuses du col utérin. Nous formulons également certaines recommandations utiles pour l'interprétation des résultats. Matériel et méthodesSpécimens et évaluation histologique |
Figure 1. Hybridation in situ avec la sonde polyvalente Omniprobe.Les cellules infectées par le virus (coloration pourpre des noyaux) démontrent des altérations caractéristiques des koïlocytes. |
|
|
PCR Des sections de 10 µm de tissu paraffiné furent coupées avec un microtome en utilisant une nouvelle lame pour chacun des blocs afin d'éviter les contaminations entre les blocs de paraffine. Par mesure de précaution, les deux premières coupes ont été jetées et la troisième placée dans un microtube contenant 150 µl de tampon d'extraction (50 mM Tris-HCl, pH 8,0; 5 mM EDTA; 0.5% Tween et 300 µg/ml protéinase K). Les tubes furent chauffés à 60oC pendant 3 heures et ensuite à 99oC pendant 90 secondes. Après une brève centrifugation, le surnageant fut recueilli et utilisé pour le PCR. Les amorces MY09 et MY11 de Ting et Manos (20) situées dans la région conservée du gène L1 ont été utilisées. L'amplification des séquences virales s'effectue dans un volume de 100 µl contenant 10 µl d'ADN, du KCl à 5 mM, du Tris-HCl pH 8,5 à 10 mM; du MgCl2 à 5 mM; 200 µM de chacun des désoxynucléotides triphosphates, 20 pmoles de chacune des amorces et 2.5 unités de Taq polymérase (Life-Technologies, Gaithersburg, MD) dans le Robocycler de Stratagene (La Jolla, CA) selon le programme suivant: 1 cycle de 95oC, 55oC et 72oC, 3 minutes à chaque température et 34 cycles de 95oC - 55 sec, 55oC - 60 sec et 72oC - 80 sec. Ce système de PCR permet d'amplifier au moins 25 sous-types génitaux du virus HPV (20). Afin de contrôler la qualité de l'ADN isolé des blocs de paraffine, nous avons amplifié en parallèle une séquence de la région constante du gène du récepteur des lymphocytes T. Les produit de PCR furent séparés sur gel d'agarose (1,5%), colorés au bromure d'éthidium et visualisés sous ultraviolet. RésultatsLes résultats décrits dans cette étude représentent une analyse rétrospective de cas cliniques soumis pour une évaluation histopathologique au département de pathologie de notre hôpital au cours d'une année. Chacune des biopsies a été évaluée par un des cinq pathologistes oeuvrant à cette époque au département. Parmi les 527 biopsies de lésions cervico-vaginales et ano-génitales incluses dans cette étude, 69 ont été classifiées comme lésions non-spécifiques (cervicite chronique et métaplasie épidermoïde), 33 comme des lésions possiblement reliées au HPV et 425 biopsies comme des lésions reliées aux infections par le virus HPV. Toutes ces biopsies ont été examinées pour détecter la présence des séquences du génome du virus HPV par la méthode d'hybridation moléculaire in situ. Les résultats obtenus apparaissent au Tableau 1. La présence du virus a été détectée par hybridation in situ dans 4 des 69 lésions (6%) classifiées comme non-spécifiques et dans 12 des 33 lésions (36%) possiblement reliées au virus HPV. Dans le groupe des lésions classifiées par un pathologiste comme lésions reliées à l'infection par HPV le génome viral a été détecté dans seulement 31% des lésions (dans 130 sur 425 cas). Plus précisément, le virus a été détecté dans 18 des 54 biopsies (33%) classifiées dysplasies sévères (CINIII) et dans 21 des 52 (40%) dysplasies modérées (CINII). Ces pourcentages correspondent aux valeurs attendues, car dans les lésions de haut grade le nombre de copie du virus par cellule est trop faible pour être détecter par hybridation in situ (13, 14). Dans les lésions de faible grade, le génome du virus HPV n'a pu être mis en évidence que dans 20 des 127 (16%) dysplasies légères (CIN I) et dans 71 des 192 (37%) lésions classifiées condylomes (Tableau 1). Ce résultat est étonnant car dans ces lésions le virus est en phase réplicative où des milliers de particules infectieuses sont produites; conséquemment le taux de détection aurait dû être beaucoup plus élevé que des valeurs de 37% et de 16%, respectivement. La divergence observée entre les résultats de l'examen histologique des lésions de faible grade et de l'analyse moléculaire peut s'expliquer par: (i) le manque de spécificité du diagnostic histo-morphologique, (ii) l'infection par un sous-type viral non-reconnu par les sondes utilisées lors de l'hybridation, (iii) par la sensibilité insuffisante de l'hybridation in situ. Afin de distinguer laquelle de ces possibilités pourrait être à l'origine des différences observées, nous avons choisi au hasard 14 biopsies pour chacune des sous-catégories histologiques et nous les avons analysées par PCR. La grande sensibilité de cette technique et sa capacité à détecter la présence d'au moins 25 sous-types génitaux du virus du papillome humain (20) nous permettent de valider les donnés obtenues par hybridation in situ. Les résultats de cette expérience apparaissent dans le Tableau 2. Pour des biopsies classifiées comme lésions non-spécifiques, les deux méthodes confirment l'absence du virus dans le tissu. Pour les 14 lésions classifiées "condylome" les résultats négatifs ou positifs d'hybridation in situ ont été confirmés par PCR dans 13 cas (93%); une seul biopsie négative par HIS a été détectée comme positive par PCR. Des résultats semblables ont été obtenus pour les 14 lésions classifiées dysplasies légères : la présence du virus a pu être détectée par PCR et par hybridation in situ dans 7 cas et dans 7 autres cas le virus n'a pu être détecter par les deux méthodes. En revanche, parmi les 28 lésions de grade élevé (CIN II et CIN III) seulement 15 cas (13 cas positifs par HIS et 2 cas négatifs par HIS) présentaient des résultats concordants entre l'hybridation in situ et la méthode PCR. Treize cas (46%) qui étaient considérés négatifs par HIS ont été positifs par PCR. Un avantage supplémentaire de la détection moléculaire du virus HPV dans les biopsies cervico-vaginales est la possibilité de déterminer le sous-type du virus présent dans la lésion. Nous avons effectué le typage du virus pour 108 cas pour lesquelles une réaction positive avec la sonde polyvalente Omniprobe™ fut obtenue (Figure 2). Dans 32 cas, le sous-type viral n'a pu être déterminé à l'aide des sondes utilisées. Les sous-types non-oncogéniques 6 et 11 ont été retrouvés dans 25 biopsies, plus précisément dans 22 condylomes, dans un cas classifié comme lésion non-spécifique, un cas classifié comme dysplasie légère et un autre cas classifié dysplasie modéré. Les sous-types oncogéniques 16 et 18 (34 cas) ainsi que 31, 33 et 35 (17 cas) ont été détectés dans tous les catégories des lésions mais il étaient proportionnellement plus fréquents dans les lésions CIN I, II et III, que dans des condylomes. |
| Figure 2. Distribution des sous-types du virus HPV dans les différentes catégories des lésions. |
|
Classification histo-morphologique | No de cas positifs par HIS | No de cas négatifs par HIS | Total |
Lésions non-spécifiques | 4(6%) | 65 (94%) | 69 (100%) |
HPV? * | 12 (36%) | 21 (64%) | 33 (100%) |
Condylomes** | 71 (37%) | 121 (63%) | 192 (100%) |
CIN I** | 20 (16%) | 107 (84%) | 127 (100%) |
CIN II** | 21 (40%) | 31 (60%) | 52 (100%) |
CIN III** | 18 (33%) | 36 (67%) | 54 (100%) |
sous total (lésions reliées à l'infection par virus HPV) | 130 (31%) | 295 (69%) | 425 (100%) |
Total (toutes les lésions) | 146 (28%) | 381 (72%) | 527 (100%) |
| Légende pour Tableau 1: * - lésions possiblement reliées à l'infection par virus HPV ** - lésions reliées à l'infection par virus HPV |
CLASSSIFICATION HISTO-MORPHOLOGIQUE | NO DE CAS POSITIFS PAR HIS ET PAR PCR | NO DE CAS NÉGATIFS PAR HIS ET PAR PCR | NO DE CAS NÉGATIFS PAR HIS MAIS POSITIFS PAR PCR | TOTAL |
Lésions non-spécifiques | 0 (0%) | 14 (100%) | 0 (0%) | 14 (100%) |
Condylomes (bas grade)* | 6 (43%) | 7 (50%) | 1 (7%) | 14 (100%) |
CIN I (bas grade)* | 7 (50%) | 7 (50%) | 0 (0%) | 14 (100%) |
sous total (lésions de bas grade) | 13 (46%) | 14 (50%) | 1 (4%) | 28 (100%) |
CIN II (haut grade)* | 8 (57%) | 1 (7%) | 5 (36%) | 14 (100%) |
CIN III (haut grade)* | 5 (36%) | 1 (7%) | 8 (57%) | 14 (100%) |
sous-total (lésions de haut grade) | 13 (46%) | 2 (8%) | 13 (46%) | 28 (100%) |
| Légende pour Tableau 2: * - lésions reliées à l'infection par virus HPV |