Ann Biochim Clin Qué 35 (2): 27-32 (1996)


Développement d'une méthode de dépistage des fistules céphalo-rachidiennes par la détection de la ß2-transferrine dans les liquides d'otorrhée et de rhinorrhée

Marie-Josée Perron, Ph.D., Jean-Pierre Émond, Ph.D., CSPQ* et François Lavigne, M.D., FRCSC

Département de biochimie1 et Département d'O.R.L.2
Hôpital Notre-Dame
1560, rue Sherbrooke est
Montréal, Qc
H2L 4M1

* Auteur responsable de la correspondance


INDEX

  1. Résumé
  2. Introduction
  3. Matériels et méthodes
    1. Migration de la transferrine et de la ß2-transferrine
    2. Quantité minimale détectable de transferrine
    3. Concentration minimale détectable de LCR
    4. LCR et sérum traités à la neuraminidase
    5. Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée
    6. Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée traités à la neuraminidase
  4. Résultats
    1. Migration de la transferrine et de la ß2-transferrine
    2. Quantité minimale détectable de transferrine
    3. Concentration minimale détectable de transferrine
    4. LCR et sérum traités à la neuraminidase
    5. Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée
    6. Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée traités à la neuraminidase
  5. Discussion
  6. Remerciements
  7. Référence

Résumé

Le diagnostic précoce des fistules de liquide céphalo-rachidien reçoit depuis quelques années une attention particulière puisque cette condition pathologique peut entraîner la mort si elle n'est pas détectée par les examens radiologiques et cliniques traditionnels. Une protéine spécifique du LCR, la ß2-transferrine, a récemment suscité un grand intérêt diagnostique pour le dépistage de telles fistules car elle peut maintenant être mise en évidence dans les fluides d'otorrhée et de rhinorrhée. Nous avons développé une approche qualitative de révélation de la ß2-transferrine dans ces fluides par une méthode électrophorétique très spécifique et de haute sensibilité faisant appel à une immunofixation intensifiée au polyéthylène glycol suivi d'une coloration au nitrate d'argent. En effet, il est possible de détecter aussi peu que 0,5 ng/bande de ß2-transferrine, ce qui est cinq fois plus sensible que les meilleures méthodes électrophorétiques déjà existantes sur agarose pour ces types de dépistage. De plus, l'utilisation d'un appareillage moderne complètement automatisé facilite l'implantation de cette nouvelle approche dans un contexte clinique de routine puisqu'elle requiert beaucoup moins de temps technique. Cette examen ultra-spécialisé s'inscrit désormais au Québec comme un outil biochimique sensible et rapide dans l'arsenal diagnostique en otorhinologie.

Introduction

Depuis quelques années, les fistules céphalo-rachidiennes reçoivent une attention particulière puisque cette condition pathologique est maintenant considérée dans l'étiologie de divers problèmes d'ordre otologique ou neurologique, tel qu'une raideur de la nuque, des tintements, des pertes d'équilibre et des vertiges ainsi que des méningites récurrentes. Cette dernière manifestation est souvent fatale d'où la nécessité de poser un diagnostic précoce.

La majorité des cas de fistules de liquide céphalo-rachidien (LCR) est la conséquence d'un traumatisme important à la tête ayant engendré une fracture du crâne, mais elles peuvent aussi se produire à la suite d'une chirurgie intra-crânienne. Cette fracture, souvent localisée sur l'os temporal ou dans la fosse crânienne antérieure ou médiane, provoque un déchirement de la dure-mère générant ainsi une fistule de LCR dans les sinus, le nasopharynx ou l'oreille moyenne (1). L'incidence réelle des fistules céphalo-rachidiennes est difficile à évaluer car, dans la plupart des cas, elles se résorbent spontanément. Cependant, une étude effectuée chez une population pédiatrique a rapporté que 20 à 26 % des patients présentant une fracture de l'os temporal avaient une fistule de LCR (2).

Malgré les importants progrès technologiques en radiologie, certaines fistules ne sont pas détectées. Le diagnostic repose donc principalement sur l'évaluation clinique et sur l'exclusion d'autres pathologies (3). Pour le clinicien, il devenait donc primordial d'identifier un outil diagnostique, en l'occurrence un paramètre biochimique, exclusif aux fluides s'écoulant de ces fistules sous forme de LCR ou d'un mélange de LCR et de sécrétions muqueuses.

Les analyses biochimiques effectuées dans le passé pour l'examen des fluides d'otorrhée et de rhinorrhée se composaient principalement d'un dosage de protéines et d'une mesure de la gravité spécifique, paramètres plus abaissés dans le LCR que dans les sécrétions. Aussi, l'évaluation du glucose et des chlorures offrait un certain potentiel discriminatoire puisque ces paramètres avaient tendance à être plus élevés dans le LCR que dans les sécrétions (4). Cependant, toutes ces analyses ont été laissées en marge dû à un manque évident de spécificité. En effet, ces mêmes paramètres biochimiques se retrouvent dans le sang, le liquide lacrymal, la salive et les sécrétions. Les échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée devaient donc être exempts de contamination avec ces liquides biologiques, une situation plutôt improbable (5, 6). Il en a été de même pour la transthyrétine (pré-albumine), qui n'a jamais été considérée comme un marqueur spécifique absolu du LCR puisqu'on retrouve également cette protéine dans le sérum (6).

Par contre, l'isoforme cathodique de la transferrine (TRF), la ß2-transferrine (ß2-TRF), qui compte approximativement pour 15 % à 30 % de la transferrine totale présente dans le LCR est presqu'exclusivement spécifique à ce liquide biologique (6). On ne la retrouve que dans la périlymphe (7), ainsi que dans les humeurs vitrée (6) et aqueuse (8) de l'oeil. Habituellement non détectable dans le sérum, elle peut y apparaître en de rares situations pathologiques (8) comme la cirrhose hépatique.

La ß2-transferrine possède plusieurs appellations; on la nomme asialo-transferrine, tau-transferrine ou transferrine "carbohydrate deficient". L'origine de la ß2-transferrine (9) de même que son rôle dans le système nerveux central (6) ne sont pas encore élucidés. Les hypothèses suggèrent soit une synthèse par les oligodendrocytes et les cellules choroïdiennes, soit une synthèse intrathécale par l'action de la neuraminidase localisée dans le parenchyme cérébral sur la transferrine sérique ayant traversé la barrière hémato-encéphalique. C'est effectivement la perte de ces résidus d'acide sialique par l'action de la neuraminidase qui confère à la transferrine de nouveaux caractères physico-chimiques, produisant ainsi une isoforme asialisée, la ß2-transferrine (6). La différenciation de la ß2-transferrine de la protéine native peut alors s'effectuer par électrophorèse de zone; la ß2-transferrine migrant dans la zone des ß2-globulines, une position plus cathodique que la transferrine. La ß2-transferrine possède la même capacité de liaison du fer que la transferrine ainsi qu'une réactivité immunologique similaire (6).

Les publications portant sur les premières applications cliniques ayant mis à profit cette particularité électrophorétique de la ß2-transferrine pour le dépistage des fistules céphalo-rachidiennes (10-12) et périlymphatiques (13) remontent à peine à 8 ans. Ces méthodes consistent généralement en des techniques d'électrophorèse sur gel d'agarose, requérant beaucoup de temps technique, d'importants volumes de LCR et démontrant une insensibilité relative. La détection de la ß2-transferrine s'effectue ensuite par immunobuvardage sur nitrocellulose ou par immunofixation, la révélation étant obtenue par une coloration au nitrate d'argent ou au bleu de Coomassie. Des techniques immunochimiques peuvent également être employées (1, 4,6, 12, 14). Les inconvénients inhérents à ces méthodes comportent entre autres la nécessité de concentrer les échantillons et d'utiliser ensuite des volumes de concentré de LCR pouvant aller, selon la technique, jusqu'à 50 µL. Ces exigences limitent l'application puisque, dans certains cas d'otorrhée ou de fistules périlymphatiques, seulement quelques microlitres de fluide peuvent être récoltés. Également, le choix de la méthode de révélation est primordiale pour l'atteinte d'une très grande sensibilité. En effet, une coloration au nitrate d'argent possède un seuil de détection de 5 ng/bande comparativement à

100 ng/bande pour le bleu de Coomassie. Par contre, une coloration à base de nitrate d'argent implique des exigences de sécurité beaucoup plus élevées pour le travailleur.

Nous avons donc développé une approche électrophorétique qualitative encore plus sensible et très spécifique pour le dépistage des fistules céphalo-rachidiennes par la détection de la ß2-transferrine dans les fluides d'otorrhée et de rhinorrhée. Cette méthode rapide et complètement automatisée requiert des volumes minimes d'échantillons. De plus, l'utilisation d'une procédure de coloration au nitrate d'argent automatisée et en circuit fermé apporte des avantages indéniables. Nous présentons également les résultats obtenus chez des patients souffrant principalement d'otorrhée.

Matériel et méthodes

Tous les réactifs entrant dans la composition des tampons et solutions sont de qualité conforme aux normes ACS. Le matériel utilisé pour l'électrophorèse de zone (gels, bandelettes de tampon, peignes) de même que les divers réactifs constituant la trousse de coloration au nitrate d'argent sont une gracieuseté de Pharmacia Biotech (Baie d'Urfé, Québec). Ces réactifs sont prêts pour utilisation. L'antisérum de transferrine humaine OSAX 14/15 (lot no. 153011) ainsi que le standard de protéines N (lot no. 083603) contenant de la transferrine humaine proviennent de chez Behring (Montréal, Québec). La neuraminidase type V de Clostridium perfringens (E.C. 3.2.1.18, lot no. 31H82301) a été obtenue chez Sigma (St-Louis, Missouri). Les échantillons de sérum, de LCR et les fluides du nez et de l'oreille ont été récoltés selon les procédures médicales standards.

Migration de la transferrine et de la ß2-transferrine

Électrophorèse de zone

Nous avons d'abord comparé la migration électrophorétique de la transferrine et de la ß2-transferrine dans le sérum et dans le LCR. Les échantillons de sérum ont été dilués à 1/400, 1/800 et 1/1000 avec de la saline 9 g/L et ceux de LCR à 1/2 et 1/4. Brièvement, 4 µL de chaque dilution de sérum et de LCR, ainsi que 4 µL de LCR pur ont été appliqués sur un gel de polyacrylamide homogène 7,5 %, totalisant 6 échantillons par gel. L'électrophorèse a été réalisée en duplicata en conditions natives sur l'unité de séparation de l'appareil PhastSystem (Pharmacia Biotech, Baie d'Urfé, Québec) à 600 V, 3,5 W, 12,5 mA et à une température de 15 °C pendant 182 Vh.

Immunofixation avec un antisérum de transferrine (anti-TRFh) humaine

L'antisérum de transferrine a été dilué à 1/10 et 1/50 avec une solution de PBS (0,15 M NaCl, 20 mM phosphate pH 7,4) contenant 30 g/L de PEG 6000 (BDH Chemicals, Toronto, Canada), afin de déterminer la concentration d'antisérum optimale pour nos essais. 300 µL de la dilution 1/10 ont été appliqués sur un gel et 300 µL de la dilution 1/50 sur l'autre gel. Les gels ont ensuite été incubés 1 heure à la température ambiante et lavés avec la solution de PBS-PEG pendant la nuit tout en maintenant une légère agitation.

Coloration au nitrate d'argent

La coloration des gels a été effectuée sur l'unité de développement de l'appareil PhastSystem (Pharmacia Biotech) selon le protocole standard recommandé par la compagnie.

Quantité minimale détectable de transferrine

Nous avons évalué la sensibilité de notre méthode par l'analyse de différentes dilutions d'un standard de transferrine contenant 3,0 g/L avec de la saline 9 g/L. À partir d'une solution-mère de 30 mg/L, 11 échantillons ont été préparés par dilution séquentielle à la demie (30 mg/L à 15 µg/L). 4 µL de chaque dilution ont été appliqués sur des gels. Les procédures d'électrophorèse, d'immunofixation (anti-TRFh dilué à 1/50) et de coloration ont été opérées tel que décrit ci-dessus.

Concentration minimale détectable de LCR

De façon à évaluer les proportions dans lesquelles le LCR provenant de fistules doit être présent dans les sécrétions du nez ou de l'oreille pour que la ß2-transferrine puisse être détectée, nous avons procédé à la préparation de différentes dilutions de LCR pur avec de la saline 9 g/L. Nous avons obtenu des dilutions s'échelonnant entre 1/2 et 1/1000. L'électrophorèse de zone, l'immunofixation (1/50) et la coloration ont été effectuées tel que décrit.

LCR et sérum traités à la neuraminidase

Afin de confirmer l'identification de la ß2-transferrine dans le LCR, nous avons effectué un traitement à la neuraminidase sur du sérum et du LCR. Nous avons d'abord reconstitué la neuraminidase lyophilisée dans 100 µL de tampon citrate-phosphate 0,05 M, pH 5,0. 10 µL de cette solution ont été ajoutés à 50 µL de sérum dilué à 1/800 ainsi qu'à 50 µL de LCR dilué 1/2 (dans la saline 9 g/L). Après 15 minutes d'incubation à 37 °C, la réaction enzymatique a été ralentie par l'utilisation d'un bain de glace. Une autre série a ensuite été effectuée avec, cette fois, une incubation de 30 minutes. 4 µL de chaque milieu réactionnel ont été appliqués sur un gel, le sérum 1/800 et le LCR 1/2 non traités servant de contrôles. Nous avons alors procédé à l'électrophorèse, l'immunofixation (1/50) et la coloration tel que décrit ci-haut.

Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée

Pour fins d'investigation, le service d'O.R.L. de l'Hôpital Notre-Dame nous a fourni trois échantillons d'otorrhée et un échantillon de rhinorrhée provenant de trois patients. Les trois échantillons d'otorrhée ont été dilués à 1/8 et 1/16 avec de la saline 9 g/L et l'échantillon de rhinorrhée a été dilué à 1/4. Nous avons ensuite appliqué 4 µL de chaque dilution et de l'échantillon de rhinorrhée pur sur le gel et procédé à l'électrophorèse, suivie de l'immunofixation (1/50) et de la coloration au nitrate d'argent.

Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée traités à la neuraminidase

Des dilutions 1/8 avec de la saline 9 g/L ont été effectuées pour les trois échantillons d'otorrhée, une dilution 1/4 pour l'échantillon de rhinorrhée. Ensuite 3 µL de neuraminidase reconstituée ont été mélangés à 50 µL de chacune des dilutions et à 50 µL de l'échantillon de rhinorrhée pur, donnant 75 mU d'enzyme/échantillon. Après une heure d'incubation à 37°C, 4 µL de chaque échantillon traité ont été appliqués sur le gel en alternance avec les échantillons non-traités correspondants. L'électrophorèse, l'immunofixation (1/50) et la coloration ont été réalisées tel que décrit précédemment.

Résultats

Migration de la transferrine et de la ß2-transferrine

L'isoforme asialisée de la transferrine présente dans le LCR, la ß2-transferrine, migre à une position plus cathodique que la protéine native. Pour illustrer ce fait, une électrophorèse de zone a été effectuée sur des dilutions de LCR et de sérum (Figure 1). Il est effectivement possible d'observer une bande à la même position pour tous ces échantillons. Cette bande correspond à la transferrine circulante et cette affirmation a été confirmée ultérieurement par la migration parallèle d'un standard de transferrine (voir Figures 5 et 6). On peut voir que cette transferrine tétrasialisée est plus abondante dans le sérum et le LCR (4) que la ß2-transferrine que l'on retrouve effectivement du côté cathodique dans les seuls échantillons de LCR (Figure 1A). Cette figure démontre bien que, même en excès d'antigène avec une concentration d'anticorps anti-transferrine trop élevée provoquant un effet de prozone, la ß2-transferrine ne peut être révélée dans le sérum alors que sa présence est bien évidente dans le LCR. Nous avons également déterminé les concentrations optimales de chacune des composantes afin d'obtenir une bonne qualité visuelle de l'analyse. Il nous a donc semblé préférable de diluer le LCR à la demie (200 mg/L de protéines), le sérum à 1/800 (80 mg/L de protéines) et d'utiliser l'antisérum de transferrine dilué à 1/50 pour éviter un excès d'antigène et pour obtenir une meilleure résolution (Figure 1B).

Quantité minimale détectable de transferrine

Pour déterminer le seuil de détection de notre approche, un standard de transferrine a été dilué de façon à donner des concentrations s'échelonnant entre 15 µg/L et 30 mg/L de transferrine. Comme le démontre la Figure 2, la dilution pour laquelle la transferrine est encore détectable correspond à celle appliquée en position 9, soit 0,12 mg/L de TRF ou approximativement 0,5 ng de TRF par bande.

Concentration minimale détectable de LCR

Les fluides provenant de fistules de LCR se présentent plus fréquemment sous forme d'un mélange de LCR et de sécrétions muqueuses plutôt que sous forme de LCR pur. Afin d'estimer la tolérance de notre méthode sur ce point, il est important d'évaluer la concentration minimale détectable de LCR dans ces sécrétions. Pour ce faire, nous avons analysé différentes dilutions de LCR préparées dans la saline 9 g/L allant de 1/2 à 1/1000. Tel que démontré à la Figure 3 (position 7), une dilution de 20 fois du LCR est tolérée, la ß2-transferrine pouvant y être encore mise en évidence. Ce seuil de détection correspond à 0,05 µL de LCR pur par µL d'échantillon appliqué. On peut tenter d'estimer la quantité de ß2-transferrine par bande au seuil de détection de la méthode à partir des concentrations de protéines dans le sérum et le LCR et de la teneur sérique en transferrine. Un calcul proportionnel nous fournit une teneur approximative de 10 à 15 mg/L de TRF dans le LCR. La ß2-TRF représentant environ 15 % à 30 % de la TRF du LCR (6), on peut supposer une teneur de l'ordre de 2 à 5 mg/L de ß2-TRF dans ce type de liquide biologique. À partir de ces inférences, nous pouvons estimer le seuil de détection de la ß2-TRF de l'ordre de 0,4 à 1 ng/bande, sachant que 4 µL d'échantillon de LCR dilué 1/20 sont appliqués par puits. Ces résultats s'accordent avec le seuil de sensibilité de la méthode qui permet une détection de 0,5 ng de TRF/bande, tel que nous l'avons déterminé lors de l'expérience précédente.

LCR et sérum traités à la neuraminidase

La neuraminidase a pour fonction de désialiser la transferrine circulante qui comporte généralement quatre résidus d'acide sialique. Cette réaction enzymatique conduit alors à la formation de l'isoforme ß2-transferrine, qui ne comporte aucun résidu. L'évaluation du produit de la réaction de la neuraminidase sur du sérum et du LCR demeure donc le meilleur moyen pour confirmer l'identité de la ß2-transferrine. Nous pouvons observer, après électrophorèse des divers milieux réactionnels (Figure 4), un déplacement de la transferrine du sérum et du LCR vers une position plus cathodique, au même niveau que la ß2-transferrine présente dans le contrôle de LCR. Dans nos conditions, après seulement 15 minutes d'incubation, la transformation de la transferrine en ß2-transferrine par l'action de la neuraminidase est complète.

Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée

Nous avons également vérifié la présence de ß2-transferrine dans des liquides d'écoulement du nez et de l'oreille obtenus du département d'O.R.L. de l'Hôpital Notre-Dame et provenant de trois patients avec suspicion d'une fistule de LCR. Comme nous le démontre la Figure 5, les patients A et C (otorrhée) ont obtenu un résultat positif pour la ß2-transferrine tandis que la présence de ß2-transferrine pour le patient B (rhinorrhée) s'est avérée négative.

Échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée traités à la neuraminidase

L'action de la neuraminidase sur la TRF amène sa désialisation. La ß2-TRF issue de cette action enzymatique se superpose ainsi à la ß2-TRF naturellement présente dans le LCR, pour ne former qu'une seule bande. Les échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée ont donc été traités à la neuraminidase afin de confirmer indirectement la présence réelle de ß2-transferrine dans ces fluides. Les mêmes échantillons non traités ont été utilisés en guise de contrôle. Nous pouvons observer (Figure 6) la transformation de la transferrine circulante, présente dans ces 4 échantillons, en ß2-transferrine. Les bandes satellites s'échelonnant entre la transferrine et la ß2-transferrine correspondent à des isoformes de la transferrine portant vraisemblablement des nombres intermédiaires de résidus d'acide sialique (4).

Discussion

Les complications inhérentes au dépistage tardif des fistules de LCR ont été clairement décrites (1-4). Différentes approches ont déjà été utilisées et le sont encore maintenant pour révéler la présence de ß2-transferrine dans les fluides provenant de fistules. Cependant, ces quelques méthodes sont effectuées sur gel d'agarose, ce qui engendre certains désavantages. D'abord, elles requièrent des quantités importantes d'échantillons qui doivent par la suite être concentrés 10 à 20 fois, ce qui entraîne des coûts supplémentaires (1, 12, 13, 15, 16). De plus, les méthodes décrites par Meurman et coll. (15) et par Zaret et coll. (8) nécessitent jusqu'à 50 µL d'échantillon concentré. Ces méthodes sont donc inutilisables lorsque le volume de fluide d'otorrhée ou de rhinorrhée prélevé est insuffisant. Cependant, certains auteurs utilisent des volumes d'application entre 2 µL et 7 µL d'échantillon pur ou dilué mais ont recours à des méthodes de détection sophistiquées. Notre approche ne requiert qu'un maximum de 4 µL d'échantillon dilué avec une procédure analytique automatisée.

L'électrophorèse de zone offre une bien meilleure résolution sur gel de polyacrylamide que sur gel d'agarose (5). Si l'on compare les seuils de détection rapportés dans la littérature pour les méthodes d'électrophorèse sur gel d'agarose, on peut noter que ces seuils sont, au minimum, de l'ordre de 10 à 20 fois plus élevés que ceux rapportés en électrophorèse sur polyacrylamide. De fait, la méthode sur gel d'agarose de Zaret et coll. (8) nécessite un minimum de 15 µL de LCR pur pour visualiser la ß2-TRF à l'électrophorèse, celle d'Oberascher et coll. (10), 1 µL et celle de Yokoyama et coll. (11) comporte un seuil de détection minimal de 400 mg/L de ß2-transferrine. La seule approche effectuée sur gel de polyacrylamide et qui est répertoriée, celle de Reisinger et Hochstrasser (5), comporte effectivement des caractéristiques bien supérieures à celles citées ci-haut; ces auteurs rapportent que la ß2-transferrine peut être détectée dans seulement 0,1 µL de LCR pur, ce qui correspond à 0,5 ng de protéine. Nous avons montré que notre approche, également effectuée sur gel de polyacrylamide, se compare avec celle de Reisinger (0,05 µL de LCR pur). Le seuil de détection de notre méthode est de 0,5 ng de TRF par bande, soit l'équivalent de 0,12 mg/L. De plus, en se basant sur les calculs estimant la concentration de ß2-transferrine dans le LCR, nous pouvons visualiser entre 0,4 et 1 ng de ß2-TRF/bande. Ce résultat corrobore la limite de détection de la méthode que nous avons déterminée.

La comparaison entre notre méthode et celle de Reisinger (5) est à notre avantage et la différence se situe principalement au niveau de la simplicité et de la rapidité d'exécution ainsi qu'au niveau de la sécurité pour le personnel technique. En effet, la procédure décrite par Reisinger est relativement complexe. Outre l'électrophorèse, elle consiste en un immunobuvardage sur nitrocellulose suivi d'une coloration à l'or colloïdal nécessitant des manipulations dans une chambre noire. Le temps d'exécution de cette technique totalise environ 9 heures et elle est entièrement manuelle. Elle peut donc difficilement être implantée en laboratoire clinique. Notre approche, par contre, est rapide, ne requérant que 3 heures de temps technique, puisque l'étape de coloration est entièrement automatisée et l'électrophorèse se réalise en un peu moins de 30 minutes.

Contrairement aux techniques d'immunobuvardage qui sont employées très couramment, nous avons plutôt choisi d'utiliser une technique d'immunofixation beaucoup plus simple, qui consiste à appliquer un antisérum anti-transferrine humaine dilué dans du PBS contenant du PEG. Cette technique d'immunofixation a précédemment été rapportée pour le dépistage de bandes oligoclonales dans le LCR (17). Le rôle du PEG dans l'immunofixation est de créer un effet polymère. Généralement, la solubilité d'une protéine en présence d'un polymère linéaire, tel que le PEG, est inversement proportionnelle au poids moléculaire de ce polymère. Cet effet se traduit par un mécanisme d'exclusion stérique entraînant une diminution du volume de solvant pouvant solubiliser la protéine, ce qui engendre la précipitation de celle-ci (18). Ainsi, lorsqu'une immunofixation intensifiée au PEG précède une coloration au nitrate d'argent, la sensibilité de cette dernière est grandement améliorée, passant de 5 ng/bande (19) à 0,5 ng/bande.

Lorsqu'on se penche sur la question de la spécificité de la méthode, il est maintenant bien reconnu que la ß2-TRF est actuellement le meilleur marqueur du LCR et de la périlymphe (7). Cependant, il a été rapporté, par l'équipe de Sloman et coll. (14) que des variants alléliques de la transferrine pouvaient conduire à la détection de faux positifs pour la présence de fistules de LCR. Également, le dosage de la ß2-TRF sérique a été proposé pour le dépistage de l'alcoolisme chronique, la ß2-TRF sérique étant, cette fois, un marqueur possible de cette condition (8). Si les fluides d'otorrhée et de rhinorrhée sont contaminés avec du sang ayant des taux notables de ß2-TRF sérique, cette situation peut également conduire à de faux résultats positifs pour la présence de fistules de LCR. Il est donc essentiel de procéder de façon concomitante au dépistage de la ß2-TRF sur les liquides d'otorrhée et de rhinorrhée et sur un échantillon de sérum correspondant, utilisé à titre de contrôle (8). Pour nos fins d'évaluation, seuls les liquides d'otorrhée et de rhinorrhée ont été utilisés, les sérums correspondants n'étant pas disponibles. En contexte clinique toutefois, le prélèvement de sérum est strictement requis pour interprétation.

D'après les résultats obtenus sur les échantillons d'otorrhée et de rhinorrhée (Figures 5 et 6), nous avons remarqué la présence de bandes satellites correspondant à des isoformes de TRF portant vraisemblablement un nombre intermédiaire de résidus d'acide sialique. Cette observation a également été rapportée par Keir et coll. (4). Pour les fins cliniques de l'examen que nous avons développé, nous nous intéressons à la stricte recherche de la ß2-TRF. La valeur clinique des différentes isoformes de la TRF demeure à explorer.

Nous avons présenté une approche qualitative de révélation de la ß2-transferrine dans les fluides d'otorrhée et de rhinorrhée. Cette méthode électrophorétique est d'une sensibilité cinq fois supérieure à la meilleure méthode sur gel d'agarose publiée (10), sans considérer l'aisance d'exécution et la sécurité pour le personnel. Elle s'effectue conjointement avec une immunofixation intensifiée au polyéthylène glycol et une coloration subséquente au nitrate d'argent s'effectuant en circuit fermé. L'utilisation d'un appareillage moderne et complètement automatisé facilite l'implantation de cette approche dans un contexte clinique de routine, dû à sa rapidité et sa simplicité d'exécution. Elle s'inscrit ainsi comme un outil biochimique sensible et rapide dans l'arsenal diagnostique en otorhinologie.

Remerciements

Nous tenons à remercier madame Maryse Belval, secrétaire médicale, pour sa précieuse collaboration dans la présentation de ce document.

Références

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2 octobre 1999 (22h00)
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